Olivier Duhamel et Paul Alliès ont débattu en novemebre et décembre 2004, avant le référendum interne au PS. Relisez leurs échanges. Référendum Simone Veil, en congé du Conseil constitutionnel, va se lancer dans le sauvetage du oui

La semaine où la droite s’est déchirée sur l’après-29 mai

Le Monde, 23.04.05

Un vent de panique s’est levé dimanche 17 avril. Né d’une envolée de Dominique de Villepin expliquant sur Europe 1 que “quelle que soit la réponse” au référendum, “le sentiment qu’expriment les Français se traduira sur le plan de la politique nationale”. En se projetant dans l’après-29 mai et en dévoilant un peu plus ses ambitions pour Matignon, le ministre de l’intérieur engage une bataille plus lointaine, comme si celle du référendum était déjà perdue.

M. Raffarin: “Ma lettre de démission est prête.” Quand ils se retrouvent, lundi matin, lors de la réunion qui, chaque semaine, rassemble les dix ministres les plus importants du gouvernement pour parler de la campagne référendaire, c’est véritablement de la haine qui transparaît entre les deux hommes. Dominique de Villepin et Jean-Pierre Raffarin en sont à ce point d’exaspération mutuelle que plus rien ni personne ne peut rapprocher leur point de vue.

“J’ai parlé sur commande”, plaide le ministre de l’intérieur pour atténuer l’affront. “Ma lettre de démission est prête”, réplique le premier ministre, qui précise “j’ai fait rechercher par les archives le modèle de 1976”. Une allusion à Jacques Chirac qui, cette année-là, avait remis sa démission à Valéry Giscard d’Estaing. “C’était violentissime”, confesse un ministre présent.

M. Sarkozy: “Tu as vu ce qu’ils t’ont fait ?” Dans l’après-midi, le premier ministre reçoit un coup de téléphone de Jacques Chirac. M. Raffarin veut croire que le chef de l’Etat n’est pour rien dans l’offensive de son ministre. Un peu plus tard, il reçoit un coup de fil de Nicolas Sarkozy: “Tu as vu ce qu’ils t’ont fait ?”, commence le président de l’UMP pour qui la sortie de Villepin porte les prémices d’un affrontement en 2007. Un ministre décrypte: “Si Villepin est nommé à Matignon, la guerre avec l’UMP sera totale pendant deux ans.”

“Si tu m’attaques, je te mets mon poing dans la gueule.” Nicolas Sarkozy qui se rend ce jour-là en Vendée se laisse aller à sa rancoeur. Que M. Raffarin soit attaqué, soit. Mais que Villepin laisse entendre que l’UMP “folâtre” plutôt que de faire campagne, voilà qui mérite une réponse.

Aux Sables-d’Olonne (Vendée), M. Sarkozy se lâche: “Il y en a qui me reprochent de faire l’école buissonnière. Ils m’envient sûrement de faire tous ces déplacements.” Reconsidérant l’ordre de ses détestations, M. Sarkozy vole au secours de M. Raffarin: “Tout cela témoigne d’un manque de sang-froid que nous avons connu au moment de la dissolution – de 1997 – orchestrée par M. Galouzeau de Villepin.” Analyse d’un ministre: “Pour Sarko les rapports politiques sont résumables ainsi: si tu m’attaques, je te mets mon poing dans la gueule.”

M. Copé: “Ça casse pas trois pattes à un canard.” Quelques ministres sortent de leur neutralité. Le signe que les jours de M. Raffarin à Matignon sont comptés? “J’ai écouté les propos de Villepin: à aucun moment, il n’y a d’attaque personnelle contre Raffarin, confie Philippe Douste-Blazy. D’ailleurs, Villepin est un type loyal.” Jean-François Copé en meeting à Alençon, le 21 avril, confesse: “Cette affaire a pris des proportions folles. La déclaration de Villepin ne cassait pas trois pattes à un canard. Heureusement, cette histoire a été bloquée en deux jours. Il vaut mieux que cela ne se reproduise pas…”

M. de Villepin: “La glose a été excessive.” Le ministre de l’intérieur minimise lui aussi la portée de ses déclarations. “Recadré” par le premier ministre, lundi 18 avril sur RTL, il paraît décidé à faire le dos rond. A Périgueux (Dordogne) le 20 avril, il appelle “à l’impératif de rassemblement” du oui. “Je veux éviter tout ce qui peut être mal compris”, poursuit-il. A Xavier Darcos, le ministre juppéiste de la francophonie qui l’accompagne, il confie: “La glose a été excessive.” M. Darcos, qui n’a jamais ménagé ses critiques à l’égard de M. Raffarin, salue la “clarté” des arguments de M. de Villepin. Un changement de premier ministre après le scrutin? “Pourquoi pas, répond-il. De toute façon, les choses ont été dites, l’irréparable a été commis.”

M. Raffarin: “Le bonheur vient du Levant.” En visite en Chine, M. Raffarin a écrit ce message, vendredi 22 avril, sur le livre d’or de Shenyang, l’ancienne capitale mandchoue. Paris est si loin… Sursaut d’optimisme ou méthode Coué, il assure, lors d’une conférence de presse, qu’il recevra “son homologue chinois au cours du second semestre 2005”. Pour la suite il se veut prudent: “Je ne sais pas où on va se retrouver dans deux ans”, confie-t-il devant la communauté française. “C’était un beau pot de départ”, lance, moqueur, un invité.

M. de Villepin: “Je parle avec le coeur et la conviction.” Il n’en finit pas de revenir sur ces déclarations. S’expliquant au risque de se dévoiler. Etait-il vraiment en service commandé quand il a déclaré que le résultat du scrutin du 29 mai nécessiterait un changement de premier ministre? Sur France-Info, le ministre tente de concilier goût du panache et chiraquisme pur jus: “Les seules commandes auxquelles j’obéis sont celles du coeur et de ma conviction. Je suis un homme de fidélité, on peut difficilement être plus clair sans rentrer dans des jeux politiciens.” Il ajoute, sans rien renier: “La politique, c’est répondre aux préoccupations de nos compatriotes, donc, il faudra faire mieux.” Rendez-vous le 30 mai.

M. Raffarin, le projet et le désordre. A des milliers de kilomètres de là, Jean-Pierre Raffarin, toujours en Chine, fait des essais de campagne. Samedi 23 avril, à Shanghaï, il sert donc à des étudiants venus l’écouter une de ces formules dont il a le secret: “Le oui porte un projet, le non porte un désordre.” Interrogé par un étudiant chinois sur les conséquences d’un non français, il réplique “quand on se mobilise pour une cause, on n’aime pas envisager l’hypothèse où cette cause ne serait pas retenue”.