Raymond Aron est sorti du Palais de justice de Paris. Il est monté dans la voiture qui l’attendait et s’est éteint sans faire de bruit. Ce 17 octobre 1983, l’année de ses 78 ans, il venait de témoigner longuement en faveur de Bertrand de Jouvenel, penseur politique brièvement rallié au parti fasciste de Jacques Doriot avant de s’engager dans la Résistance, et qu’un livre de l’historien Zeev Sternhell avait qualifié de “pro-nazi”.
Le 14 mars, Raymond Aron aurait eu cent ans. Portrait sensible d’un de nos grands contemporains.
Raymond Aron est sorti du Palais de justice de Paris. Il est monté dans la voiture qui l’attendait et s’est éteint sans faire de bruit. Ce 17 octobre 1983, l’année de ses 78 ans, il venait de témoigner longuement en faveur de Bertrand de Jouvenel, penseur politique brièvement rallié au parti fasciste de Jacques Doriot avant de s’engager dans la Résistance, et qu’un livre de l’historien Zeev Sternhell avait qualifié de “pro-nazi”.
A la barre, de sa voix calme, Aron est venu dénoncer “l’amalgame”, au nom de la vérité historique.
Ce fut le dernier cours de Raymond Aron. Il lâcha ensuite en aparté, selon son biographe Nicolas Baverez : “Je crois que je suis arrivé à dire l’essentiel.” Il pouvait désormais s’en aller tranquillement, la boucle était bouclée : le philosophe venu à la politique dans l’Allemagne des années 1930, par terreur et clairvoyance devant la montée du nazisme, terminait sa vie par un exposé en défense d’un résistant qu’une époque trouble avait laissé un temps s’égarer. Défense-démonstration dépouillée de tout sentiment, analytique, purement scientifique : si “aronienne”.
Il fut enterré au cimetière Montparnasse. Il y avait autour de lui une petite centaine de personnes : sa famille, ses amis, ses disciples, et, en fin de cortège, les anciens gauchistes André Glucksmann et Bernard Kouchner. Un enterrement “très doux, très discret”, selon l’historien Alain Besançon. Rien à voir avec celui du “petit camarade” et meilleur ennemi d’Aron, trois ans auparavant : avec ferveur et enthousiasme, une cohue de plusieurs milliers de personnes avait suivi le cercueil de Jean-Paul Sartre dans les avenues du 14e arrondissement. Au point de s’achever par la chute d’un photographe dans le caveau ouvert de “Poulou”, sous le regard médusé de Simone de Beauvoir.
Sartre pratiquait la boxe. Aron jouait au tennis à haut niveau, classé en seconde série. L’art du corps-à-corps violent contre celui de la stratégie des lignes. Les images finales de ces deux sportifs, dans le même cimetière Montparnasse, racontent assez bien les attitudes divergentes, quasiment contraires, que purent inspirer ces figures majeures du siècle des idéologies. Aux sartriens, la générosité lyrique. Aux aroniens, la passion maîtrisée.
Pourtant, Aron bouillonnait. Ses proches décrivent un homme attentif et tourmenté, à fleur de peau, tendu par l’effort de toujours se contrôler : loin du pur esprit-de-sérieux-froid-et-sans-enthousiasme que la légende du siècle a fait de lui.
Un homme qui souffrait des coups que ne cessait de lui porter la gauche, sa famille d’origine. Qui ne se consolait pas de sa rupture avec Jean-Paul Sartre, n’ayant jamais cessé de l’aimer ni de l’admirer, ni de celle avec Pierre Bourdieu, son ancien assistant dont il lança la carrière. Qui ne s’était jamais remis de tragédies intimes – la naissance d’une enfant trisomique, immédiatement suivie par la mort de sa fille de 6 ans. “Il est resté seul avec son désespoir”, confie son aînée, Dominique Schnapper, sociologue et membre du Conseil constitutionnel, qui a hérité de son père ce même mélange de douceur retenue, de détachement attentif.
La photo de la promotion 1924 de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm montre Raymond Aron aux côtés de Jean-Paul Sartre, de Paul Nizan, du philosophe Georges Canguilhem et du psychanalyste Daniel Lagache… rien que ça. Un entourage exceptionnel dont Aron gardera la nostalgie des discussions incessantes. La plupart de ses condisciples sont inscrits, comme lui, au Parti socialiste. Et, comme lui, pacifistes forcenés. Né à Paris le 14 mars 1905, Aron est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1928, l’année où Sartre se fait recaler.
Ses maîtres sont Léon Brunschvicg et Alain, avant qu’il ne découvre Max Weber. La philosophie le passionne, mais quelque chose ne le satisfait pas. En sortant de Normale, avoue-t-il dans ses entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton (Le Spectateur engagé, Julliard, 1981), “je savais très peu de chose du monde, de la réalité sociale, de la science moderne. Alors quoi ? Faire de la philosophie sur quoi ? Sur rien ? (…) Alors j’ai fui, d’une certaine manière. J’ai quitté la France, ce milieu, et j’ai trouvé autre chose”.
Ce qu’il trouve, c’est l’Allemagne du début des années 1930. Il s’y rend pour y étudier la philosophie et assiste au bout de quelques mois à la première victoire des nationaux-socialistes, en septembre 1930. Ce qu’il trouve, c’est la conviction immédiate que le nazisme n’est pas uniquement une folie passagère et peut mener à l’embrasement de l’Europe. L’intuition n’est pas évidente, à en croire la totale indifférence que porte à ce régime de terreur et d’exclusion son petit camarade Sartre, effectuant à son tour un long séjour en Allemagne à la fin des années 1930, une fois le nazisme bien installé.
Ce que Raymond Aron découvre encore dans cette Allemagne du totalitarisme naissant, c’est sa propre judéité. Né dans une famille de la bourgeoisie juive française totalement “assimilée” et déjudaïsée, il prend soudain conscience de ses origines. Et décide, dès lors, de se présenter toujours comme juif. Plus tard, en 1967, un choc d’une autre nature lui fera découvrir un attachement à Israël qu’il ne soupçonnait pas : la guerre de six jours. Il y a la fameuse formule de De Gaulle sur “ce peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur”. Et, avant la formule, la menace qui pèse soudain sur l’Etat juif. Alors, écrira Aron dans De Gaulle, Israël et les juifs (Plon, 1968) “monte en nous un sentiment irrésistible de solidarité. Peu importe d’où il vient. Si les grandes puissances (…) laissent détruire le petit Etat d’Israël qui n’est pas le mien, ce crime modeste à l’échelle du monde m’enlèverait la force de vivre”.
A son retour d’Allemagne, en 1933, Aron est traumatisé par un épisode apparemment anodin. Un ami à qui il avait dit son angoisse face à “la fureur nationale qui s’emparait du peuple entier” l’invite à en avertir un sous-secrétaire français aux affaires étrangères. Celui-ci l’écoute et lui demande : “Mais vous qui m’avez si bien parlé de l’Allemagne et des périls qui se lèvent à l’horizon, que feriez-vous si vous étiez à ma place ?” Aron reste coi. Il en tirera à jamais la leçon. “Face à Hitler, la philosophie ne fait pas le poids.” Et la pensée politique ne peut se contenter de poser des questions.
Parallèlement apparaissent les premiers signes du divorce avec sa “famille” de gauche. En 1936, Aron est toujours “socialiste vaguement” et “de cœur” avec le Front populaire à qui il donne son suffrage, tout en en dénonçant l’absurdité du programme économique. Des “sentiments contradictoires” qui, dit-il, “ont toujours défini ma personne et mon attitude face aux événements”. La froideur légendaire d’Aron, explique sa fille Dominique, qui naît justement dans la tourmente des années 1930, traduit un effort permanent contre lui-même.
C’est aussi bien contre lui-même s’il finit par rompre avec Jean-Paul Sartre. Les deux camarades se retrouvent après la guerre. Aron a déjà publié son premier grand livre, Introduction à la philosophie de l’histoire (1938), et revient de Londres. Il y a rejoint de Gaulle – sans être jamais gaulliste – et fait ses premières armes de journaliste. A Paris, il devient éditorialiste à Combat et contribue à fonder la revue Les Temps modernes avec Sartre, Beauvoir, Merleau-Ponty, Malraux. Puis s’en va.
Il fait une brève expérience ministérielle au cabinet de Malraux et adhère au Rassemblement du peuple français (RPF), qui milite contre le communisme et la Constitution de la IVe République. Le 29 juin 1947 commence au Figaro sa carrière de commentateur engagé des événements politiques. Il y restera trente ans, avant de rejoindre L’Express.
La guerre froide qui divise le monde intellectuel est pour Sartre et Aron le lieu du clivage. Aron perçoit la réalité de l’Union soviétique avec cette même lucidité immédiate qui lui avait fait anticiper les conséquences du nazisme. Dans l’affrontement entre les deux “blocs”, il soutient l’Alliance atlantique. “Tous les anticommunistes sont des chiens”, écrit Sartre pour qui le jugement d’Aron sur le pays de Staline est moralement insupportable.
Pour Aron, c’est le début d’une solitude. Rejeté par la gauche, il est incompris par une partie de la droite conservatrice, choquée par son engagement de la première heure en faveur de l’indépendance algérienne. En porte-à-faux avec Le Figaro, il publie dans Le Monde les bonnes feuilles d’un essai proprement révolutionnaire, La Tragédie algérienne (1958).
Entre L’Opium des intellectuels (1955), où il analyse les mythes des intellectuels de gauche, et La Tragédie algérienne, Raymond Aron donne en peu de temps de quoi déplaire à tout le monde. Ni réactionnaire ni révolutionnaire : réformiste. Le siècle des idéologies est son objet d’étude. Il analyse le totalitarisme, confronte le marxisme et les crimes des révolutions, pense la guerre, la stratégie, la nécessité des rapports de force. Une attitude peu appréciée dans un environnement intellectuel et universitaire dominé par le marxisme, l’autorité d’Althusser et l’icône de Sartre.
Il fait néanmoins autorité à Sciences-Po, à la Sorbonne et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), avant d’être intronisé au Collège de France en 1970. Une petite bande de fidèles fréquente alors son séminaire de la rue de Tournon. Il y a là Jean-Claude Casanova, cofondateur avec Aron de la revue Commentaire, Pierre Hassner, François Furet, Dominique Schnapper, Alain Besançon ou Pierre Manent, et de brillants émigrés de l’est de l’Europe tels François Fejtö, Pierre Kende ou Alexandre Smolar. Tous “aroniens”: porteurs non pas d’une doctrine – leur maître n’en a pas -, mais d’une certaine idée de la justice politique : “Plutôt que la passion, la vérité et l’exactitude.”
Mai 68 est le point culminant de son affrontement avec la gauche. Aron enrage contre la mise à mort de l’université et la déliquescence de l’Etat, exècre la révolte étudiante dont il est l’une des bêtes noires. L’un de ses anciens étudiants qui fut acteur du mouvement de mai, le philosophe André Glucksmann, lui évite quelques déboires en allant parlementer avec des révolutionnaires armés de jerricans d’essence, décidés à “mettre le feu au séminaire d’Aron”, rue de Tournon.
“Aron n’a pas compris Mai 68”, reconnaît à contrecœur l’un de ses plus fidèles disciples, Jean-Claude Casanova. C’est sa limite. “Il est à l’aise pour analyser les questions politiques, économiques, diplomatiques ou stratégiques. Moins quand il s’agit d’un malaise social, à interpréter en termes de génération et de culture. Il était trop préoccupé des conséquences.” “Aron ne comprend pas cette force émancipatrice et volontariste, nécessaire en politique, analyse autrement Daniel Cohn-Bendit. Mais sur 68, il a touché des choses justes. Sur les tendances totalitaires à l’intérieur du mouvement. La défense de la démocratie institutionnelle, qui a émergé ensuite, est liée à la pensée d’Aron.”
Lentement, l’antitotalitarisme conquiert la gauche. En 1974, la publication de L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne, tend à normaliser les analyses de Raymond Aron sur les idéologies du siècle. “Je l’avais dit, mais sans doute fallait-il le dire autrement,concède-t-il à sa fille Dominique Schnapper. Il fallait que la jeune génération le formule elle-même, avec ses mots.”
Il fallait ce temps-là pour rendre possibles les retrouvailles avec son petit camarade Poulou. Des intellectuels de gauche se mobilisent en faveur des boat people vietnamiens échappés de l’univers concentrationnaire. Le 26 juin 1979, ils vont chercher Sartre et Aron, les inconciliables, pour les emmener plaider la cause à l’Elysée. Aucun des deux ne se fait prier. “Aron était un peu plus ému que Sartre, se souvient André Glucksmann. Il était plus recueilli. Sartre, déjà aveugle, attachait moins d’importance à la rencontre.”
Ils réclament 3 000 visas au président Giscard d’Estaing. “Après avoir versé une larme”, raconte Glucksmann, celui-ci daigne leur en concéder 1 000. Après quoi Sartre et Aron s’en vont côte à côte, comme ils étaient venus. Tels qu’en eux-mêmes. Retrouvant ce sentiment de l’urgence d’agir face à l’ébranlement du monde qui les avait unis au début des Temps modernes. Sartre s’est indigné. Et Aron a analysé l’affaire, le temps d’une phrase : “Ils ont oublié que l’Histoire est tragique.”
Raymond Aron a juste le temps d’achever ses Mémoires, publiés en septembre 1983, un mois avant sa mort. Il manque de quelques années la chute du mur de Berlin. “C’est mon regret, confie Dominique Schnapper. Il méritait de la voir, lui qui croyait à la liberté humaine.”
13.03.2005
Les ministres européens de l’environnement fixent des objectifs chiffrés pour l’après-Kyoto
Le Conseil invite les pays industrialisés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 15 % à 30 % d’ici à 2020. Reste à convaincre les chefs d’Etat et de gouvernement.
Les ministres de l’environnement de l’Union européenne seraient-ils plus écologistes que la Commission ? Ils se sont mis d’accord, jeudi 10 mars, pour fixer des objectifs chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre au-delà de 2012, date à laquelle le protocole de Kyoto prendra fin.
La Commission y était pourtant opposée. Le 4 février, le commissaire Stavros Dimas, en charge de l’environnement, avait expliqué qu’il serait “prématuré” de définir de tels objectifs : cela risquerait d'”effrayer” les Etats-Unis, que l’Union européenne espère rallier à la lutte contre le réchauffement climatique. Le texte que la Commission avait publié avait été sévèrement critiqué par les Verts du Parlement européen, qui lui reprochent de se laisser dicter sa conduite par les Américains.
Le Luxembourg, qui préside l’Union européenne pendant le premier semestre, a revendiqué “une autre stratégie” que celle de la Commission : “Nous avons toujours pensé que si l’on veut que d’autres gens montent dans le bateau, il faut clairement dire quelle direction il va prendre”, a expliqué Lucien Lux, le ministre des transports et de l’environnement de ce pays, au cours d’une conférence de presse.
M. Lux, qui présidait la réunion du Conseil, a affirmé que “l’Union européenne a démontré qu’elle est capable de garder son leadership en matière d’environnement”.
PHRASE DE COMPROMIS
Le conseil des ministres de l’environnement invite les pays industrialisés à réduire leurs émissions de 15 % à 30 % d’ici à 2020, et de 60 % à 80 % d’ici à 2050, par rapport au niveau de 1990. L’organisation Greenpeace s’est félicitée de cette recommandation, qui permettra de limiter la hausse de la température dans le monde à deux degrés Celsius maximum au-dessus de ce qu’elle était à l’époque préindustrielle, c’est-à-dire au XIXe siècle.
Pour faire adopter ces objectifs ambitieux, la présidence luxembourgeoise a dû toutefois négocier une phrase de compromis, qui stipule que “l’Union européenne ne préjuge pas de nouvelles approches (…) dans un cadre à l’avenir flexible et équitable”. Cette phrase permet de ne pas fermer la porte aux Etats-Unis, qui misent sur l’innovation technologique pour réduire les émissions.
Au départ, une dizaine de pays, au nombre desquels l’Italie, qui a ferraillé jusqu’au dernier moment, mais aussi le Portugal ou la Pologne, étaient d’accord avec la Commission pour ne pas inscrire d’objectifs chiffrés.
La Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la Suède les réclamaient au contraire, le ministre allemand Jürgen Trittin ayant même proposé de réduire les émissions de 20 % à 30 % dès 2020. Entre les deux camps, certains pays, comme la Belgique, la France ou la Hongrie, acceptaient de chiffrer les réductions, tout en ne souhaitant pas aller trop vite. La France était ainsi opposée à toute réduction dès 2020, car elle estime que les industriels auront besoin d’un temps d’adaptation après Kyoto. Néanmoins, le ministre de l’environnement, Serge Lepeltier, a assuré, après le Conseil, que “l’absence de chiffres aurait été un mauvais signe à l’ensemble du monde”.
Reste à savoir si les chefs d’Etat et de gouvernement suivront leurs ministres de l’environnement lorsqu’ils se réuniront pour leur Conseil européen de printemps, les 22 et 23 mars. M. Lux le souhaite : “Il faut verdir la stratégie de Lisbonne, a-t-il expliqué. Il faut faire comprendre que l’environnement et les éco-technologies ne sont pas un frein à la croissance, mais un moteur.” Il s’est dit confiant : “Il y a 99 % de chances que nos propositions soient adoptées.”
Les divisions au sein de certains gouvernement sont particulièrement vives. Ainsi, un conseiller de Guy Verhofstadt, le premier ministre belge, a demandé de manière vive à sa négociatrice, Evelyne Huytebroek, la ministre de l’environnement de la région de Bruxelles, de revenir sur ses propos : cette élue Ecolo avait approuvé les conclusions du Conseil, au cours d’une conférence de presse.
M. Verhofstadt est un élu la région flamande. Soucieuse de ménager les industriels installés autour du port d’Anvers, elle refuse ces objectifs chiffrés.