La Constitution européenne en question

 

Kabinda: De la Constitution, on entend dire tout et son contraire par les pro et les anti. Cela ne révèle-t-il pas le flou de certains de ses articles?

 

Henri de Bresson: Les articles ne sont pas flous. Mais il est vrai que toute Constitution est quelque chose de compliqué. Celle de la Ve République n’est pas plus simple, même si elle est plus courte. Derrière le débat sur la Constitution, il y a le débat sur l’Europe, ce qu’elle doit être, les objectifs que chacun attache à la construction européenne. Et c’est ce débat-là qui rend les choses floues.

Isit: Selon vous, le débat actuel sur les progrès ou reculs sociaux liés à la Constitution est-il déterminant ? Et pourquoi autant d’arguments contradictoires?

Henri de Bresson: Il n’y a aucun élément qui soit déterminant en soi, mais c’est probablement un des arrière-plans les plus sensibles dans le débat sur la Constitution. Il y tout un contexte politique qui a joué ces derniers mois, avec les problèmes de croissance, les déficits de la France et de l’Allemagne, qui sont sorties du pacte de stabilité de la zone euro. Il y a eu surtout la montée du chômage en Allemagne et en France. On sait que le débat en France sur la Constitution est très lié aussi aux questions posées par l’élargissement.

Toutes ces questions, effectivement, ont inquiété parce que les gens se sont demandé si cela n’allait pas remettre en cause tout le système de garantie de protection sociale de la société française. Ça, c’est un cadre général dans lequel s’inscrit la discussion sur la Constitution.

Les experts qui ont travaillé sur la Constitution, notamment les conventionnels de gauche qui ont négocié le projet de la Constitution sous la présidence de M. Giscard d’Estaing, ont fait le maximum pour essayer de gagner sur la question du modèle social européen. Ils avaient même obtenu la création d’un groupe de travail spécial.

D’une manière générale, les syndicats européens, réunis dans la Confédération européenne des syndicats, estiment qu’il y a progrès. La quasi-totalité des partis sociaux-démocrates estiment qu’il y a progrès. On trouve quelques pôles de résistance à la gauche du Parti social-démocrate suédois, quelques-uns aussi chez les travaillistes britanniques, mais c’est surtout en France que s’est développée cette opinion: à la CGT, dans un certain nombre de syndicats, à la gauche du PS, que rien n’était fait pour l’Europe sociale.

Pour conclure, ceux qui estiment qu’il y a des avancées dans la Constitution partent en général de ce qu’il y avait avant, dans le traité de Nice, dans le traité de Rome. Ceux qui sont contre partent de ce qu’ils souhaiteraient avoir dans le futur. Et évidemment, ce sont des projections qui sont souvent très politiques.

Charlotte: Pourquoi avoir besoin d’une Constitution pour l’Europe ; pourquoi aujourd’hui ?

Henri de Bresson: Parce qu’on arrive à un moment très important dans l’histoire de la construction européenne. On est passé de 15 pays à 25, on va passer de 25 à 30 pays dans les dix ans qui viennent, quand la Bulgarie, la Roumanie et sans doute les pays des Balkans entreront dans l’Europe. Je ne parle pas de la Turquie ni des pays du Caucase, dont on verra ultérieurement ce qu’on en fera. Pour les 25 pays, il s’agit de trouver des moyens de fonctionner d’une manière efficace pour répondre aux problèmes politiques que pose la mondialisation.

Quelle est la place d’une politique étrangère et de défense européenne ? Que doit-on faire non seulement face aux Etats-Unis, mais aux autres grands pays tels que la Chine, par exemple, face aux grands pôles qui sont en train de se constituer dans le monde ? On sait bien qu’aucun de nos pays, seul, ne pourra peser dans ce contexte, comme c’était vrai autrefois pour certains d’entre eux: l’Angleterre avec le Commonwealth, ou la France avec son empire colonial. On sait que sur le plan de la sécurité intérieure, face à l’immigration, face aux problèmes de terrorisme international, de criminalité transfrontalière, là aussi, il faut trouver des moyens de coordonner nos actions.

Pour faire tout cela, il nous faut des instruments institutionnels, que ce soit au niveau exécutif ou au niveau législatif, de manière que l’on puisse avoir un contrôle démocratique sur les décisions qui vont être prises au nom des 25. Et c’est pour cela qu’on a besoin d’une Constitution. On a été trop longtemps dans un flou entre ce que chaque gouvernement fait et ce qui se fait au niveau européen, qui s’est souvent fait d’une manière opaque. Il faut retrouver de la visibilité.

 

UNE CONSTITUTION LIBÉRALE?


Clb9: La Constitution française ne comporte qu’une vingtaine de pages et ne définit pas les règles des échanges économiques entre les personnes. Pourquoi la Constitution européenne le fait-elle ?

Antho 25: Une Constitution doit être politiquement neutre, pourquoi celle-ci est-elle libérale ?

Henri de Bresson: Rappelez-vous que quand on a voté en 1958 la Constitution de la Ve République, les électeurs ont voté pour un projet politique qui était celui du général de Gaulle. La Constitution de la Ve République n’est pas un monument de littérature, elle a été ensuite utilisée par des gouvernements de droite et de gauche, même si la gauche en 1958 ne voulait pas entendre parler de cette Constitution, qui lui semblait instaurer des régimes trop autoritaires, etc. Nous avons dans la Constitution actuelle des instruments qui permettront, là aussi, au débat démocratique de progresser dans l’Europe.

Le Parlement européen aura une possibilité de codécision beaucoup plus importante. Ensuite, il a fallu effectivement intégrer dans la Constitution tout ce qui avait déjà été acté dans les traités antérieurs et qui constituait le corpus d’action de l’Union européenne. Mais ce n’est pas une question de savoir si c’est libéral ou pas libéral, c’est une question de savoir surtout ce que l’Europe doit faire en tant qu’Europe et ce qui doit être laissé aux Etats nationaux. Or, curieusement, dans les critiques à la Constitution, on reproche à la fois à la Constitution de mettre en péril l’acquis social de la France, et de ne pas aller assez loin au niveau européen sur la politique sociale.

Chaque pays a négocié en fonction de ses traditions politiques, certains avec des gouvernements de gauche, d’autres avec des gouvernements de droite. On a abouti à l’énoncé d’un certain nombre de champs d’action, et je pense que c’est là où l’on peut effectivement discuter de savoir s’il fallait aller plus loin ou pas. A ce stade, aujourd’hui, on est arrivé à un compromis. Dans dix ans, en fonction de l’évolution mondiale, sans doute faudra-t-il aller plus loin. Mais pour le moment, contentons-nous d’acter le point où on en est.

Fired: Ce texte va-t-il renforcer la liberté de circulation à l’intérieur de l’Union ? Et va-t-il lever les interdictions de s’installer et de travailler dans les pays de l’UE qui ont été imposées aux 10 nouveaux pays entrés dans l’UE ?

Henri de Bresson: La liberté de circulation des biens et des personnes est actée dans la Constitution européenne depuis l’Acte unique qui a été négocié à l’époque de F. Mitterrand, J. Delors, le chancelier Kohl, Mme Thatcher. Le principe est acquis, la mise en place a été très longue jusqu’à la suppression des douanes pour les marchandises.

Pour la liberté des personnes, on progresse petit à petit. Les accords de Schengen, dans les années 1990, ont permis de lever la plupart des contrôles aux frontières internes pour la circulation des personnes. Cela dans les pays qui avaient signé ces accords de Schengen. Car il s’agissait alors, à l’époque, d’un accord non pas communautaire, mais au départ entre 7 pays. Tout cela suppose qu’on harmonise un certain nombre de règles, les plus importantes concernant les visas, les questions d’immigration, etc.

Dans la négociation de l’élargissement, les Allemands et les Autrichiens ont demandé, avant de signer l’accord d’élargissement, une période transitoire de sept ans pendant laquelle les nouveaux entrants ne pourraient bénéficier de la liberté de circulation que reconnaît maintenant l’Union pour ses citoyens. On est dans cette période, puisque l’élargissement a commencé il y a un an. Il y a une demande des pays d’Europe centrale de faciliter ces mouvements de personnes, mais les pays des Quinze peuvent faire ce qu’ils veulent. Si actuellement, on souhaite laisser entrer ou interdire l’arrivée de main-d’oeuvre polonaise en France, on peut le faire encore pendant six ans. Chaque pays est responsable pour lui-même pendant cette période. On s’était posé la même question avec le Portugal et l’Espagne, qui sont entrée dans l’UE en 1985. On a eu les mêmes peurs. Et curieusement, il y a plus de Portugais et d’Espagnols qui sont retournés chez eux que le contraire.

Une Constitution laïque ?

Albertleon: Sur la laïcité et la Constitution (article 52-3): par cet article, la Constitution accorde un statut officiel d’interlocuteurs privilégiés aux Eglises, ce qui est la fin du principe de laïcité. Imaginons qu’un des 25 pays reconnaisse comme église la scientologie ou les témoins de Jehova ou autre raéliens, ils deviendront également des interlocuteurs de l’Europe, non ?

Henri de Bresson: Je vous signale que cet article précise d’abord, dans son premier paragraphe, que l’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Eglises et les associations ou communautés religieuses dans les Etats membres.

Deuxième chose: nous vivons en France avec deux régimes différents vis-à-vis des Eglises. Il y a celui de la majorité de la France, qui vit sous le régime de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et puis il y a l’Alsace et une partie de la Lorraine, qui vivent sous le régime du concordat qui existait quand ces deux régions étaient possession allemande. Et à ma connaissance, les intéressés n’ont jamais remis ce régime en question.

Je ne vois donc pas très bien où il peut y avoir une menace sur le statut actuel de laïcité en France. Qu’il y ait des différences entre les pays européens sur cette question, c’est totalement évident. Et la Constitution ne change rien à la situation actuelle de ce point de vue-là. Donc il s’agit plutôt du maintien d’un statu quo.

Je remarque que si les tenants du laïcisme se sont inquiétés en France, pendant la négociation, c’est un sujet sur lequel les partis de gauche comme de droite, sauf dans la droite nationale française, ont fait front commun devant le souhait d’autres pays comme la Pologne ou l’Italie de changer la règle.

 

UN SERVICE PUBLIC GARANTI?


Tibère: Quel est l’avenir des fonctions publiques nationales ?

Henri de Bresson: Dans la Constitution, on parle des services d’intérêt général et on reconnaît qu’il y a une spécificité européenne à reconnaître à ses services d’intérêt général un rôle dans l’UE. Cela fait partie du modèle social européen, contrairement à celui des Etats-Unis. La Constitution donne donc une base juridique pour conserver les services publics. Ensuite, on peut discuter de savoir si ces services d’intérêt général doivent rester du domaine de la fonction publique ou s’ils doivent être confiés à des entreprises ou à des sociétés mixtes.

Là, vous aurez des réponses aussi très différentes d’un pays à l’autre. Et les réponses ont beaucoup évolué aussi en fonction des époques. Mme Thatcher a cassé le service public anglais dans beaucoup de domaines, et M. Tony Blair, dans sa campagne électorale, doit essayer de reconstruire un service de santé qui fonctionne, des transports qui fonctionnent. On a ces dernières années privatisé dans un certain nombre de domaines: téléphone, par exemple.

Cela commence dans la Poste, aussi. Il y a beaucoup de discussions sur le transport ferroviaire. Les monopoles de fourniture d’électricité, comme EDF, ne sont plus un modèle dans de nombreux pays, sauf en France. La décision appartient aux gouvernements nationaux, mais évidemment, ils doivent prendre des décisions dans un contexte plus large. On ne peut pas à la fois vouloir garder EDF comme monopole public et vouloir qu’EDF devienne un partenaire commercial dans d’autres pays où les règles sont différentes. Ce sont des questions de politique intérieure, mais comme beaucoup d’autres questions, elles évoluent dans un cadre général européen et mondial qui oblige à des évolutions.

Au bout du compte, il s’agit d’assurer une garantie de service public dans les domaines essentiels que sont la santé, les transports et quelques autres, à des prix qui ne soient pas prohibitifs pour le consommateur. La fonction publique à la française va rester, mais elle va évoluer, et certains services publics ont déjà commencé à être privatisés tout en devant respecter des cahiers des charges. Plus personne aujourd’hui ne se demande pourquoi le téléphone n’est plus un monopole public.

Alice: Les partisans du non nous disent qu’un article de la Constitution préfigure le contenu de la directive Bolkestein. Qu’en pensez-vous ?

Henri de Bresson: La liberté de circulation des services a été reconnue dans l’Acte unique, au même titre que la liberté de circulation des marchandises et des personnes. On a avancé très vite pour les marchandises, ça a été plus difficile pour les personnes. La discussion du projet de directive Bolkestein montre qu’à chaque nouvelle étape on se heurte à des questions qu’on n’avait pas toujours prévues et qu’il faut prendre en compte. La Constitution réaffirme effectivement qu’il ne peut pas y avoir de restriction à la libre prestation des services à l’intérieur de l’UE à l’égard des ressortissants des Etats membres.

Mais la Constitution prévoit aussi que cette libéralisation va prendre du temps et qu’aussi longtemps que les restrictions à la libre circulation ne sont pas supprimées, les Etats membres les appliquent.

Le débat actuel nous montre qu’on a besoin de règles de fonctionnement plus transparentes de la part du Conseil européen, du Parlement européen et de la Commission, pour éviter que ce type de discussion ne se règle entre les administrations nationales et l’administration de Bruxelles sans contrôle des Parlements. C’est pour cela que la Constitution renforce précisément les pouvoirs du Parlement et demande au Conseil européen, quand il agit sur le plan législatif, de le faire avec plus de transparence. On dispose aussi d’un nouvel élément, qui est un droit de pétition qui permettra, si l’on arrive à réunir un million de signatures dans toute l’Europe, de s’opposer à une décision qui paraîtrait erronée et d’exiger une renégociation.

 

LE RÔLES DES INSTITUTIONS


Mathilde: Quelle est la procédure prévue par la Constitution pour que les gouvernements nationaux puissent influer sur les décisions de l’Union Européenne ?

Henri de Bresson: Les décisions de l’Union européenne ont toujours été prises par les gouvernements nationaux. La Commission n’a qu’un droit d’initiative, et ensuite de contrôle et de gestion des décisions communautaires. Au départ, toutes les décisions étaient prises par consensus entre les gouvernements. Entre-temps, un certain nombre de domaines sont devenus de gestion communautaire. Le dernier en date est la politique monétaire pour les douze pays de la zone euro.

Dans la nouvelle Constitution, une partie de la politique étrangère et de sécurité serait déterminée en commun. Une partie de la politique d’immigration l’est déjà. Dans ces domaines, il y a une négociation entre le Parlement européen et les gouvernements nationaux pour décider de ce que l’on fait. La Commission se voit conférer des droits pour gérer un certain nombre de politiques au nom des gouvernements. Dans les cas où les décisions sont prises à la majorité qualifiée, cela permet effectivement de passer outre à l’opposition de certains Etats minoritaires pour pouvoir avancer. Dans d’autres domaines, des Etats ont tenu à ce que la règle de l’unanimité soit maintenue, notamment en matière de défense, en matière sociale, etc.

Albertleon: Le droit de pétition (initiative populaire) est tellement entouré de subtilités qu’il ne sera pas applicable. N’êtes-vous pas d’accord ?

Henri de Bresson: Quand sur un sujet aussi important que la directive Bolkestein on a des mouvements syndicaux très puissants contre, on ne voit pas très bien ce qui arrêterait une pétition. On est dans une Europe de 350 millions d’habitants, donc réunir un million de voix sur une pétition n’est pas très compliqué. Ensuite, ce droit à pétition met en oeuvre des mécanismes qui ne sont pas simples. Il ne s’agit pas non plus de bloquer la machine en permanence.

Mais quand il y aura ce genre de pétition, les gouvernements et la Commission seront obligés de réagir politiquement. Il y a effectivement un certain nombre d’indications sur la manière dont ces pétitions sont prises en compte, et toutes n’aboutiront pas, mais politiquement, on ne pourra pas ignorer des pétitions qui auraient atteint 1, 2 ou 3 millions de signataires.

Trusteram: Est-ce que le ministre des affaires étrangères de l’Union pourra réellement parler au nom des 25 Etats membres ? Si il y a des voies dissidentes, parlera-t-il au nom d’une majorité d’Etats ou se taira-t-il ?

Henri de Bresson: Le ministre des affaires étrangères aura une double casquette: celle de représentant des gouvernements, puisqu’il siègera au Conseil européen et présidera le Conseil des affaires générales, qui est le Conseil des ministres des affaires étrangères. Il siégera également à la Commission, dont il sera le vice-président, et il aura à sa disposition les moyens financiers dont dispose actuellement le commissaire chargé des relations extérieures.

Celui-ci gère, par exemple, les fonds de reconstruction des Balkans. Il aura donc un budget non négligeable.

Evidemment, il aura en plus d’un service diplomatique européen qui sera composé de diplomates de pays nationaux et de diplomates européens, qui seront une sorte de laboratoire chargé de définir ce qui pourraient être les grandes lignes de l’action ultérieure européenne. Il est clair que son rôle sera sans doute de dégager des consensus et, petit à petit, de jeter les bases d’une doctrine de politique étrangère et de défense. Mais ils le feront sous le contrôle des gouvernements. Dans ces domaines, chacun est jaloux de ses prérogatives, et on imagine mal un ministre des affaires étrangères européen qui lancerait une politique qui ne serait pas acceptée par les grands Etats membres ou par un groupe important de pays.

En pose souvent la question de savoir ce qui se serait passé lorsqu’il y a eu une division en Europe sur l’intervention en Irak. Un ministre des affaires étrangères dans la situation où on se trouvait il y a deux ans n’aurait sans doute pas pu éviter la division qu’on a connue, mais on peut penser qu’à la longue il permettra d’anticiper les divergences et, petit à petit, d’essayer de mettre en place des mécanismes pour éviter les conflits du type de celui qu’on a connu. L’avantage est évidemment qu’il aura sur beaucoup de points sur lesquels les Quinze sont d’accord, notamment la politique au Proche-Orient, une possibilité d’assurer un suivi politique que l’Union n’a pas aujourd’hui.

Alain: Quelle sera l’indépendance du ministre des affaires étrangères vis-à-vis de l’OTAN ?

Henri de Bresson: Le ministre des affaires étrangères dépendra du Conseil des ministres, donc des gouvernements, et de la Commission européenne. Dans le cadre de leurs accords de défense, les Etats sont notamment liés au sein de l’Alliance atlantique par les engagements qui ont été pris depuis la création de l’Alliance, à la fin de la dernière guerre. Quelques Etats d’ailleurs n’adhèrent pas à l’OTAN et restent neutres.

La doctrine de défense européenne va se développer partiellement à côté, partiellement en liaison avec l’Alliance atlantique. Ceci ne sera pas remis en cause par la création d’un poste de ministre des affaires étrangères. On peut simplement penser que ce ministre permettra de développer l’autonomie de politique étrangère et de politique de sécurité que beaucoup en France voudraient voir grandir de manière qu’il y ait un réel partenariat équilibré avec les Etats-Unis au sein de l’Alliance atlantique, ce qui est loin d’être le cas maintenant.

Daredevil: N’est-il pas écrit pourtant que l’OTAN est le fondement de la défense européenne ? Comment développer une défense partielle à côté ?

Henri de Bresson: Les accords pris dans le cadre de l’OTAN restent en vigueur. Ce sont des accords d’entraide, de solidarité. Une des nouveautés de la Constitution est de reprendre entre Européens le fameux article 5 sur la solidarité des membres européens en cas d’attaque contre l’un d’entre eux, qui n’existait jusqu’à présent que dans le cadre de l’Alliance atlantique. Cela a d’ailleurs donné lieu à un débat lors de la Convention, un certain nombre de pays estimant que cela suffisait d’avoir cette clause de solidarité réciproque au niveau atlantique. Le fait de l’avoir acté au niveau européen est important.

Maintenant, on voit se développer d’une manière générale en Europe un sentiment d’avoir à être plus responsable pour sa défense. Ce mouvement est né pour beaucoup de l’incapacité de réaction des Européens devant les massacres qui se sont produits dans les Balkans dans les années 1990. La politique menée par G. Bush en Irak a développé elle aussi une prise de conscience dans bon nombre de pays de la nécessité pour les Européens d’avoir leurs propres instruments militaires pour pouvoir peser dans les discussions avec Washington. Mais cela ne remet pas en cause le cadre général, politique établie par l’Alliance atlantique. Il y a un souhait de rééquilibrage, pas de souhait de sortie de l’Alliance atlantique.

 

“LA CONSTITUTION N’EST PAS LA CONSTITUTION D’UN ETAT FÉDÉRAL”


Proeurope: Est-il vrai que le traité donne les pleins pouvoirs à la Commission pour négocier des accords transnationaux ? Si oui, comment chaque pays peut-il, dans ces conditions, faire barrage à des accords qui ne lui conviennent pas (rappel de l’AMI, par exemple) ?

Henri de Bresson: Je vous signale que quand la Commission négocie des accord transnationaux, elle le fait sur la base de mandats qui ont au préalable été arrêtés par le Conseil des ministres européen. Ce qui a effectivement permis à la France, dans le cadre de l’AMI, de faire valoir ses positions, bien qu’étant minoritaire. Je rappelle que la France a obtenu que l’unanimité reste de règle pour l’exception culturelle dans la Constitution.

Clem: Doit-on accepter la place secondaire d’un Parlement européen qui n’a pas l’initiative des lois ?

Henri de Bresson: Le Parlement européen voit ses pouvoirs de codécision augmenter de façon importante. Il a également la possibilité de refuser la nomination du président de la Commission. Ce dernier point a fait l’objet d’un compromis passé entre les Allemands et les Français, le président Chirac ne souhaitant pas au départ donner trop de pouvoir au Parlement, alors que la tradition fédéraliste allemande les poussait au contraire à doter l’Europe d’un régime parlementaire renforcé. La Constitution n’est pas la Constitution d’un Etat fédéral.

Les Britanniques ont été un gardien sourcilleux de tout ce qui aurait pu affirmer le caractère fédéral de la Constitution européenne. C’est clair que dans ces conditions, les partisans de plus de parlementarisme européen auront été déçus. Certains ont tenté de mettre le mot “fédéral” dans le début de la Constitution, mais finalement, ils n’y sont pas parvenus.

TL: Comment expliquer, par exemple sur une question concrète comme celle des procédures de révision, que des gens d’un même courant politique comme DSK et Henri Emmanuelli donnent des lectures opposées du texte ? L’un parle de procédure passerelle, de révisions facilitées, l’autre de carcan dont on ne sortira jamais à cause de l’unanimité exigée pour toute modification. Qui est-on censé croire ?

Henri de Bresson: C’est vrai qu’on n’adopte pas une Constitution pour la changer toutes les cinq minutes… Il y a néanmoins des règles qui ont été adoptées en cas de nécessité de réviser certains articles. Il faut pour cela, grosso modo, reconvoquer une Convention, puis une conférence intergouvernementale qui devra statuer à l’unanimité.

Dans certains cas de moindre importance, il est effectivement prévu que les Etats peuvent décider à l’unanimité de prendre des décisions à la majorité qualifiée. Cela paraît byzantin, c’est ce que l’on appelle les passerelles. Cela permet quand même d’éviter de s’enferrer dans des discussions sur des sujets de moindre importance.

Pour ce qui est des autres questions, la procédure de révision ne sera ni plus ni moins compliquée que ce qui s’est passé tout au long de l’histoire de la construction européenne. Il y a eu le traité de Rome, l’Acte unique, le traité de Maastricht, le traité d’Amsterdam, le traité de Nice. On a estimé, devant les critiques suscitées par le traité de Nice, qu’on ne pouvait pas en rester là, que l’élargissement supposait de régler un certain nombre de problèmes qui n’avaient pas été traités à Nice. Et il a fallu à peine un an pour se mettre d’accord pour rouvrir la négociation et entamer le processus qui a conduit à la Constitution européenne. Il y a là une question de pragmatisme politique.

Il est clair qu’à tout moment tout Etat peut bloquer. En cela, M. Emmanuelli n’a pas tort, mais l’histoire de la Constitution montre que la dynamique l’a toujours emporté.

None: Pourquoi “Le Monde” fait-il si ouvertement campagne pour le oui ?

Henri de Bresson: “Le Monde” a rapporté dans ses colonnes des points de vue des partisans du oui et des partisans du non. Il analyse lui-même, avec ses propres grilles, un texte dont un certain nombre de ses journalistes a suivi l’évolution depuis le début de la négociation.

Il y a dans la discussion des questions qui suscitent un débat légitime, puisqu’elles ont fait l’objet à un moment ou à un autre de la Convention, puis de la conférence intergouvernementale, de choix. En revanche, il y a aussi, dans le débat actuel en France, un certain nombre de contre-vérités que ces mêmes

journalistes sont là pour tenter de redresser.

 

Le Monde, 11.04.05